Kat Onoma : « comme son nom l’indique », en grec. Et comme son nom l’indique, ce quintette strasbourgeois fut, de 1986 à sa séparation en 2004, l’un des groupes rock les plus originaux de l’Hexagone, alliant tension électrique, élégance aristocratique, chaleur glacée et intimisme distant. Avec une rare intégrité artistique et comm...
Kat Onoma : « comme son nom l’indique », en grec. Et comme son nom l’indique, ce quintette strasbourgeois fut, de 1986 à sa séparation en 2004, l’un des groupes rock les plus originaux de l’Hexagone, alliant tension électrique, élégance aristocratique, chaleur glacée et intimisme distant. Avec une rare intégrité artistique et commerciale par-dessus le marché...
L’aventure de Kat Onoma débute à Strasbourg au milieu des années 80, en pleine période MTV et pop synthétique. D’emblée le quintette (Rodolphe Burger au chant, à la guitare et aux claviers, Philippe « Lamiral » Poirier au saxophone et bientôt également à la guitare, Guy « Bix » Bickel à la trompette, Pierre Keyline à la basse et Pascal Benoit à la batterie) décide de ne rien faire comme tout le monde. Et pour cause... Burger et Benoit ont joué du rock ensemble dès leur pré-adolescence : tous les deux ont baigné dans un monde électrique où se mêlent Cochran, les Stones, Hendrix et tous les Anglo-Saxons ayant pour apanage une expression rageuse du blues. Sans oublier pour autant toutes les formes de jazz, ce qui les conduit à croiser le chemin de Poirier et Bickel : ces deux-là ont déjà officié au sein d’un collectif adepte d’expérimental et de free, Musik Aufhebung. Les quatre mousquetaires décident alors de se réunir sous le nom de La Dernière Bande (d’après une pièce de Beckett) ; cela ne les empêche pas, en parallèle, de tâter du jazz libre sous la bannière d’Œuvre Complète, menée par Poirier lui-même et le saxophoniste Yves Dormoy. Avec l’arrivée de Pierre Keyline, ils mettent fin à leur douce schizophrénie musicale en adoptant le nom définitif de Kat Onoma…
Tendus, retenus, plus sombres qu’ensoleillés, les morceaux du groupe reflètent à merveille les multiples influences ayant nourri ses membres. A la débauche d’énergie et de décibels, les Strasbourgeois privilégient une forme d’hypnose : pas de grands gestes, mais un jeu trouble et lancinant, une électricité ambiante, des silences aussi éloquents que des notes ; bref, la bande-son idéale d’une nuit d’été lorsque couve l’orage. Et, surplombant ce flot de haute-tension, la voix de Rodolphe Burger, au timbre chaud mais à la diction distante. Toute la magie de Kat Onoma peut être résumée par cette voix : chaleur organique et raideur expressive. C’est ainsi que, dès les premiers concerts, cette musique est considérée par certains critiques comme cérébrale, quitte à négliger la puissante sensualité émanant des guitares et des cuivres…
Pendant toute sa carrière, Kat Onoma sera ainsi caricaturé comme « parangon du rock intellectuel ». Jeune professeur de philo avant de se lancer définitivement dans la musique, proche de Jacques Derrida entre autres, Rodolphe Burger cultive un goût légitime pour les mots, se montrant soucieux des jeux d’interaction subtils qu’ils peuvent avoir avec la musique rock. Venant d’artistes français, cette attitude suscite la méfiance. D’autant plus que (enfer et damnation !) le groupe, surtout à ses débuts, privilégie la langue anglaise, la langue du rock. Amoureux des mots mais s’estimant meilleur compositeur qu’auteur, Burger n’hésitera pas à mettre en musique des textes de Shakespeare ou du poète beat Jack Spicer, pour ne citer qu’eux. Mais surtout, il confiera progressivement la rédaction de la majeure partie des paroles à deux écrivains contemporains, deux amis proches avec lesquels il ne cessera de collaborer : Pierre Alferi (parfois sous le pseudonyme de Thomas Lago) puis Olivier Cadiot, cofondateurs de la Revue de littérature générale.
Des textes épurés à l’extrême, presque décharnés, obsédants (pour ne pas dire obsessionnels), posés par une voix tant solennelle que nonchalante sur une musique nerveusement élégante, au bord de l’électrocution : voilà les ingrédients de la recette Kat Onoma. Pendant quinze ans, le groupe multiplie les tournées (même à l’étranger, ce qui est rare pour un groupe français), sort des albums malgré l’indifférence du grand public. Cependant son vaste succès critique lui permet de faire face à la faillite ou à la désertion de ses labels successifs. Ce parcours du combattant, déterminé par une farouche intégrité artistique, n’est certes pas de tout repos ; tant de mésaventures conduiront Rodolphe Burger, plus tard, à monter son propre label Dernière Bande. La consécration finit par arriver en 1995, lorsque Kat Onoma participe aux Francofolies de La Rochelle et investit l’Olympia. L’année suivante, il se voit décerner le dernier Bus d’Acier, récompense attribuée par un jury issu de la presse spécialisée dans le rock...
Anthony Boile
Discographie :
Cupid (1988)
Stock Phrases (1990)
Billy the Kid (1992)
Far from the pictures (1995)
Happy Birthday Public (1997)
Kat Onoma (2001)
Live à la Chapelle (2002)
All the best from Kat Onoma (2004)